#22 Tankard – One Foot in the Grave

« Cinquante Nuances de Bière »

  Nous avons tous cet oncle que nous aimons bien, que nous connaissons depuis longtemps, mais que nous ne prenons pas trop au sérieux parce que c’est un pochtron.  Tankard lui ressemble à peu près : cela fait trente-cinq ans qu’ils sont actifs, et ils ont toujours fourni un thrash metal solide et efficace, au travers de riffs très dynamiques et au travers également de la désormais culte voix criarde de Gerre. C’est pourquoi on les compte aujourd’hui parmi un « Big 4 » semblable à celui que l’on peut trouver aux Etats-Unis. Leur musique est bien moins sérieuse que celle des trois autres membres, Kreator, Destruction et Sodom. Contrairement à ces derniers, leurs riffs sont peu agressifs. Quand nous nous penchons sur les thèmes de paroles les plus réccurents nous avons immédiatement beaucoup plus de mal à les prendre au sérieux… toujours comme notre oncle. Pendant trente-cinq ans, ce groupe nous a peint, entre autres, cinquante nuances de bière en long et en large, avec pas moins de douze titres d’albums – sur dix-sept! – directement liés au breuvage sacré. Ce genre de paroles correspond parfaitement au thrash metal léger que joue Tankard, ce qui les as conforté dans leur succès.

  Maintenant, imaginez si votre oncle saoul redevenait sobre l’espace d’un instant, et se mettait à vous parler de la crise en Syrie ainsi du contenu stupide et abrutissant que l’on peut trouver sur les réseaux sociaux. Imaginez qu’il vous parle de tout cela en s’appuyant sur des arguments solides et concrets. Avouez que vous seriez drôlement surpris! Eh bien, c’est exactement ce que l’on ressent lorsqu’on écoute cet énième album des vétérans allemands. Ces deux exemples sont deux de leurs chansons, et les arguments sont présentés sous la forme de riffs oh combien efficaces et qui font preuve d’une propreté et d’un sérieux marquant.

  Cette impression de sérieux se traduit tout au long de l’album, au travers de riffs tantôt solennels et sombres (« Pay to Pray », « Syrian Nightmare », « Secret Order 1516 ») et tantôt mélodieux et épiques (« Arena of the True Lies », « One Foot in the Grave », « Northern Crown »). Et, pour être franc, ceci est l’ensemble le plus impressionnant de l’album. Tankard est capable de nous apporter du contenu frais et original malgré trente-cinq années passées sans le moindre répit à jouer du thrash. C’est assez impressionnant d’entendre les musiciens allemands produire des morceaux pareils après seize albums. L’inspiration demeure sans qu’Andy Gutjahr n’ait à chercher des riffs bizarres et alambiqués qui seraient la preuve directe que le groupe n’a plus d’idées.

  De manière plus générale, on retrouve cette même impression dans le set de batterie qui est marqué par un son très lourd et très soutenu. Parfois, il est joué sans la moindre pause, comme l’illustre le morceau « Don’t Bullshit Us! ».

  La voix d’Andy, tout comme les riffs, est tantôt mélodieuse (« Arena of the True Lies », « Don’t Bullshit Us! », « The Evil that Men Display »), tantôt plaintive ou accusatrice; le titre « Syrian Nigtmare » l’illustre parfaitement. Avec ce morceau, le groupe innove en abordant un thème de paroles encore resté très discret chez beaucoup de groupes de heavy metal : le cas des syriens, piégés entre deux feux. La voix de Gerre reste intacte malgré le temps. Encore mieux, on a l’impression qu’elle s’améliore! Elle se diversifie et reste criarde, sans pour autant atteindre le guttural comme celle du chanteur et bassiste de Sodom Tom Angelripper.

  Pour ma part, si je n’ai jamais réellement aimé Tankard, je dois admettre qu’ils ont frappé fort, avec ce nouvel album. C’en est un parmi tant d’autres, certes, mais il n’en reste pas moins satisfaisant et efficace, ce qui nous montre que Tankard a plus d’un tour dans leur sac. Comme si ils s’étaient rendu compte qu’ils se sont bien amusés durant toutes ces années, comme si ils réalisaient que le temps est passé bien vite depuis Zombie Attack. S’apercevoir de tout cela mène à des réflexions internes et permet de produire un travail plus sérieux. Le principal thème de cet album, comme nous le montre le clip de la piste éponyme, est l’âge avancé de nos teutons et qu’il va falloir penser à la maison de retraite tôt ou tard. Mais les membres de Tankard restent fidèles à eux-même en continuant de se parodier : les membres les plus âgés n’ont qu’un demi siècle… Bien loin des fossiles encore en activité dans le hard rock!